Interaction communautaire #90

Sur le terrain

La Contrée en montagnes dans Bellechasse: un projet de territoire en développement durable

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Par Yolande Lepine, organisatrice communautaire retraitée
et Guy Boudreau, agent rural au CLD Bellechasse

Les acteurs en présence

L’agent rural s’active  depuis l’implantation de la première politique de la Ruralité en 2002,  auprès de plusieurs des 20 municipalités de la MRC Bellechasse.  Lors d’un voyage d’études d’agents ruraux en France en 2003, il a été saisi par l’approche de l’intercommunalité française qui a mobilisé les communes, dans un territoire d’affinités, à s’accouder dans leur développement en créant des communautés de communes.  Il ne lui en fallait pas plus pour semer patiemment l’idée dans ses alentours.  Vers 2009, quelques municipalités dévitalisées cherchent une nouvelle approche pour sortir du cycle de dévitalisation auquel elles sont confrontés, et ce  malgré des efforts constants de développement et certains résultats.  Ensemble, avec l’aide de l’agent rural, elles sollicitent un laboratoire rural dans le cadre de la 2e politique de la Ruralité pour expérimenter une gouvernance territoriale partagée. 

Malgré le refus répété du MAMROT d’octroyer la mesure du laboratoire rural au projet soumis, au printemps 2009, les quatre municipalités au sud de la MRC de Bellechasse dans la région de Chaudière Appalaches sont volontaires à vivre l’expérience de faire autrement le développement de leurs collectivités.  Ces municipalités sont les plus dévitalisées du territoire de la MRC de Bellechasse.  Il s’agit de Buckland, de St-Léon-de-Standon, de St-Nazaire et de St-Philémon.  L’agent rural sollicite la coopération de l’organisatrice communautaire du CLSC, une collaboratrice de longue date.

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Ci-dessus, Mme Yolande Lépine, organisatrice communautaire à la retraite du CSSS Alphonse-Desjardins et M. Guy Boudreau, agent de développement rural du CLD de Bellechasse

Ces quatre municipalités forment un paysage de montagnes; elles furent  colonisées à la fin du 19e siècle sur la base de l’agroforesterie, époque où elles connurent leurs apogées démographiques et probablement économiques sur cette base.  Voici un petit tableau de l’évolution démographique entre 1961 et 2012

  • Notre-Dame-Auxiliatrice-de-Buckland : de 1268 à  824 personnes
  • Saint-Léon-de-Standon : de 2005 à 1213 personnes
  • Saint-Nazaire-de-Dorchester : de  570  à 396 personnes
  • Saint-Philémon : de 1253 à 759 personnes

C’est ainsi que rapidement elles  baptisent leur initiative du nom de « la Contrée en montagnes dans Bellechasse  ».

Pour assurer un leadership local fort et représentatif de la mouvance locale, un comité de gouvernance se constitue d’abord des quatre maires (une mairesse, trois maires), d’un représentant des corporations locales de développement (mises sur pied dans la foulée  de la première politique de la ruralité) et d’un citoyen engagé par communauté.  Une invitation est faite au préfet et au directeur général adjoint  de la MRC à se joindre au comité.  Pour la MRC, cette initiative doit être suivie.

La CRÉ de la Chaudière-Appalaches, le conseiller régional en développement du MAMROT, s’intéressent à cette initiative car elle donne suite à la recherche d’approches nouvelles de développement.  La CRÉ souhaite organiser une mission en France avec le Fonds québécois de coopération décentralisée pour aller voir directement les résultats obtenus par les communautés de communes, leviers essentiels avec les régions de la politique de décentralisation française.  La mission a lieu au printemps 2010.

Finalement la CRÉ approche le directeur de la Chaire de recherche en développement des petites communautés de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, pour accompagner le projet d’une approche participative d’évaluation.

Voilà tout le monde est là pour faire avancer ce projet.

Un projet en développement des communautés?

Tous les ingrédients d’une approche de développement local, de développement des communautés sont là; l’initiative  et la volonté locales, la mobilisation et la participation, l’ancrage dans la culture rurale des communautés, le respect des dynamiques locales, la continuité historique, une démarche globale, le transfert de connaissances.
Depuis 2002, les quatre municipalités avaient ouvert leur perspective de développement au delà du développement économique traditionnel et misaient sur la mise en valeur des potentiels locaux de toute nature; un site géographique à valoriser, un embellissement pour rendre attractif, des terrains de loisirs à améliorer, des commerces de proximité à conserver, une école à sauver, une histoire locale à raconter, une rivière à canoter et à pêcher. Bref une série d’initiatives locales, à portée locale, trouvaient appui avec les pactes ruraux.  Les efforts étaient éparpillés, sans vison d’ensemble et ne réussissaient pas à ébranler les indicateurs économiques et sociaux, négatifs depuis trop longtemps.

Donc non seulement les quatre municipalités décident de se mettre à quatre pour se développer, de miser sur la participation de leurs concitoyens mais également elles se lancent  dans un projet de développement durable de leurs communautés sur 10 ans,  c’est à dire un projet qui interpelle la dimension économie, société et environnement et celle de la gouvernance.

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Une démarche à inventer et à apprivoiser!

Comment avancer ensemble et avec les citoyens?  Voilà le défi à relever! 

La première étape, au sein du comité de gouvernance, a consisté à se connaître et se reconnaître à travers un jeu de remue-méninges, une présentation mutuelle des communautés, un jeu de territoire ( outil animé par l’UQAT), une analyse des données de caractérisation des communautés fournies par le CLSC  et son complément l’utilisation  de fiches de potentiels de développement À cela s’est ajouté l’organisation de l’activité Premières Impressions  par les quatre communautés ( « je vous invite, vous me visitez, je vous présente ma communauté, vous me faites vos commentaires »).  Le comité de gouvernance a eu la chance également de participer, en mai 2010, donc dans sa première année de travaux, à une mission en France, qu’il a fort bien préparée avec la collaboration de la CRÉ de la Chaudière-Appalaches. Répartis dans trois régions rurales, les leaders du projet ont pu, non seulement se connaître davantage, se souder, mais aller chercher dix leviers transférables en matière de développement. 

Un comité communication est mis sur pied et amorce une parution intégrée aux quatre journaux communautaires; 16 encarts de la Contrée en montagnes ont paru depuis février 2010.

La deuxième étape a consisté à amorcer un état des lieux en prévision de le  soumettre aux citoyens.  Une recherche de données quantitatives mais aussi qualitatives s’est amorcée.  Les directeurs municipaux et le comité de gouvernance ont collaboré à la mise à jour des commerces, services et entreprises, à celle des organismes et  comités, des équipements et infrastructures, des activités et évènements.  Un premier diagnostic et pronostic a été produit en analysant toutes les données.

La troisième étape, celle de la consultation des citoyens pouvait donc commencer. 

  • Au printemps 2010, des rendez-vous économiques ont d’abord été organisés, pour raffiner le portrait de quatre secteurs d’activités dominants de l’économie des municipalités; l’agriculture et l’agroalimentaire, les commerces, services et entreprises, la foresterie et le tourisme.  Tous les agriculteurs, commerçants, entrepreneurs, forestiers et promoteurs touristiques ont été invités à une rencontre sectorielle qui se déroulait le même jour dans les quatre municipalités (une thématique par municipalité où les participants provenaient des quatre municipalités).  Chaque rendez-vous débutait par une présentation de l’état des lieux du secteur d’activité et se poursuivait par des ateliers de validation du portrait et de réflexion sur l’avenir du secteur.  Un groupe de travail était nommé pour préparer un plan de développement du secteur.  Le tout s’est terminé, en novembre 2011, par un grand rendez-vous économique ouvert à tous qui a permis de cerner 11 projets économiques prioritaires et à mobiliser des groupes-projets dans leur mise en œuvre.  Au total 195 ont participé aux rendez-vous économiques.
  • À l’automne 2011, un premier rendez-vous social a été organisé dans chaque communauté, 57% des 104 groupes de la Contrée y ont participé.  Les représentants ont parlé de leurs organisations, de celles qui n’étaient pas représentées également, leur histoire, leurs activités, leur fonctionnement, leurs difficultés, leurs bons coups, leurs questionnements sur l’avenir.  La dynamique communautaire a aussi fait l’objet de la construction d’une carte sociale par communauté (les organisations, leurs liens, leurs motifs de collaboration, les réseaux d’influence…).  Un groupe de travail composé de participants de ces quatre premiers rendez-vous a complété le  diagnostic suite aux 4 premiers rendez-vous et a dégagé par la suite 4 orientations et des pistes d’action à soumettre à la prochaine étape, celle d’un grand rendez-vous social.  À l’occasion du grand rendez-vous social, 76 personnes y ont validé le diagnostic et ensuite en atelier ont discuté et priorisé des orientations et des pistes d’actions.  Plusieurs personnes se sont inscrites dans des groupes-projets également. 

Une consultation supplémentaire a été organisée sur le développement résidentiel à l’automne 2011; les conseillers municipaux, les comités consultatifs d’urbanisme et les comités de développement locaux étaient invités à discuter autour de l’enjeu primordial de la rétention et attraction des familles.  Au total 187 personnes ont participé aux rendez-vous sociaux.

  • À l’hiver 2012, un groupe de travail a été constitué d’acteurs impliqués dans la sphère environnement (aménagiste et inspecteur de la MRC, organismes de bassin versant, de gestion de rivière ou d’un parc régional…).  Huit personnes ont cheminés ensemble durant 4 rencontres pour consolider un état des lieux de l’environnement, ont préparé des orientations et pistes d’actions qui ont été soumise dans un grand rendez-vous environnement  auquel participaient 48 personnes en provenance des 4 municipalités.

Dans tous les grand rendez-vous, une salle communautaire était mise à la disponibilité dans les municipalités, une invitation écrite était lancée (à partir des listes diverses constituées dans l’état des lieux), un rappel téléphonique était fait par la municipalité aidée de membres du comité de gouvernance, un repas était offert en début de rendez-vous par le comité de gouvernance permettant aux gens de se connaître car ils provenaient des quatre municipalités.  En général, les invitations, les rencontres ont été fort appréciées.

Chaque consultation dans les trois sphères (économie, société et environnement) a été organisée d’une manière différente selon une approche adaptée à chaque secteur mais aussi selon les résultats obtenus dans l’état des lieux, selon l’évaluation des rendez-vous précédents.  Mais les objectifs poursuivis étaient passablement toujours les mêmes; améliorer les connaissances à partir d’échanges avec les participants, compléter un diagnostic, jeter les bases d’un plan de développement durable avec eux.

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L’étape finale, printemps-automne 2012:

  • Un groupe de travail a tenté une première analyse interactive, des résultats des trois grands rendez-vous (économie, société, environnement), en termes d’orientations et d’objectifs stratégiques pour élaborer un premier plan de développement durable.  Cette analyse tenait compte de l’état des lieux et des diagnostics.
  • Une consultation du comité de gouvernance sur les modèles de gouvernance et les orientations de cette gouvernance durable permet de cerner l’approche  qui teintera la mise en œuvre du projet de territoire.
  • Une consultation du comité de gouvernance sur la proposition de plan de développement durable la consolide et donne l’aval à l’étape suivante, celle d’une recherche d’adhésion auprès des leaders locaux.
  • Une tournée de consultation dans les quatre municipalités invitant tous les conseillers municipaux, les membres des comités consultatifs d’urbanisme et les membres des corporations de développement locales se déroulera en juin 2012.
  • Une tournée de la population des quatre municipalités à l’automne 2012 cherchera à présenter le projet de territoire de la Contrée en montagnes au plus grand nombre de citoyens et à aller chercher leur participation.
  • Une production écrite est en préparation.  Trois documents sont prévus : un document général qui regroupera toutes les informations du projet de territoire, un document synthèse et finalement un document citoyen simple et accessible distribué dans toutes les maisons des quatre communautés.

L’enjeu de l’accompagnement dans ce projet 

Le « faire avec » : Ce n’est pas toujours facile de demeurer deux intervenants qui accompagnent et ne font pas à la place de ou pour. Nous sommes deux accompagnateurs, une organisatrice communautaire de CLSC, un agent rural de CLD,  issus de deux organisations aux cultures différentes, avec une histoire d’accompagnement différentes.  Le comité de gouvernance,  est composé de leaders très occupés dans leur propre sphère locale; ils souhaitent être guidés, mais veulent garder le leadership la plupart du temps.  Ils restent engagés, motivés, mais se sentent parfois débordés.

Le leadership du comité de gouvernance : Tout au long des trois années, il s’est avéré très important que la prise de parole publique sur le projet la Contrée en montagnes soit faite par les membres du comité de gouvernance.  De nombreuses présentations de la démarche ont été faites et à chaque fois les accompagnateurs les ont appuyés.

L’exigence du temps : La démarche choisie demande du temps, apprivoisement, état des lieux, consultation, planification, reconsultation, mobilisation sont autant de composantes  qui demandent du temps.  À cela il faut ajouter la disponibilité des membres du comité de gouvernance et celle des accompagnateurs  qui limitent à une fois par mois les rencontres de travail ensemble.   De plus, pour les 4 municipalités et les accompagnateurs, l’envergure du projet, son caractère novateur, placent tout le monde dans une démarche de  co-construction d’un projet de territoire.  La démarche se sera déroulée sur 3 ans, de septembre 2009 à juin 2012.

Les dynamiques locales : Pendant cette démarche, la vie locale continue ce qui parfois dédouble les gestes à poser pour les promoteurs et les accompagnateurs.  Ce n’est pas parce qu’il y a un projet de faire un développement à quatre de la Contrée que pour autant les municipalités et communautés abdiquent leurs priorités locales, leur autonomie.  Ce n’est pas un projet de fusion mais de gouvernance territoriale partagée.

La peur du « qu’ossa donne » des citoyens et des conseils : Il fallait s’attendre à entendre cette expression.  Les maires en ont fait le reflet dès les premières rencontres.  Assez tôt dans le cheminement du projet,  deux rencontres de tous les membres des conseils municipaux et des corporations de développement local pour expliquer la démarche nous ont fait sentir la méfiance à l’égard de ces démarches de développement.  Même les articles publiés dans les journaux communautaires durant la première année de publication ont suscité des commentaires négatifs.  C’était à prévoir mais ce n’est pas facile à recevoir car cela crée une pression sur le comité de gouvernance lorsqu’ils sont dans leur milieu.

L’appel de l’action : Forcément au sein du comité de gouvernance, cette ambivalence  se retrouve entre « les faiseux et les parleux ».  Elle s’est fait sentir dès la première année mais a atteint son point culminant  à l’automne 2011 alors que les consultations se poursuivaient.  Pour les accompagnateurs,  l’action allait véritablement  se vivre à travers les consultations citoyennes présentées précédemment qui se sont déroulées en différentes étapes.  De plus les actions concrètes étaient au rendez-vous : demande de rattachement paroissial, mobilisation dans Québec en forme pour un terrain de jeu unifié, obtention de l’adhésion du conseil des maires, présentation multiples du projet dans des forums, demande conjoint au MFA pour se doter de politiques familiales et MADA, mise en place d’un comité de communications, d’un comité d’évaluation.  Pour les « faiseux », ce n’était pas suffisant car ce n’était pas des projets terrain. 

La pression était forte sur les deux accompagnateurs; nous avons mis le sujet sur la table très simplement et sommes arrivés à la conclusion que la démarche était passablement avancée, qu’elle était dans une phase très dynamique et satisfaisante de consultation, mais qu’il fallait accepter cette tension entre deux besoins et rechercher un certain équilibre.   En milieu rural, l’action est un mode de vivre et de communiquer ensemble très important qui teinte les rapports humains.  De plus, une certaine morosité ou pessimisme liés à la situation de dévitalisation appellent encore plus les résultats concrets; c’est un courant insidieux omniprésent qui confronte subtilement tout le temps ce genre de démarche.

Bref tous ces éléments teintent l’accompagnement que  partagent l’agent rural et l’organisatrice communautaire, que cette dernière a poursuivi à la demande du comité de gouvernance après sa prise de retraite.   Une grande ouverture d’esprit, un respect et une confiance mutuels, l’entraide et la solidarité sont des ingrédients quotidiens qui ont fait de ce double accompagnement une carte gagnante.

Conclusion

Le projet de territoire de la Contrée en montagnes dans Bellechasse, amorcé en septembre 2009 par quatre municipalités dévitalisées dans la partie montagneuse de la MRC Bellechasse, est une innovation sociale enthousiasmante pour les promoteurs, les accompagnateurs et la très grande majorité des participants à la démarche de planification.   C’est la première démarche de développement durable dans la MRC.  Le défi se poursuivra avec la mise en œuvre à partir de l’automne 2012.